Installation : "Invisible film".


P L A N 

INTRODUCTION

A. L' oeuvre comme récipient : un choix, "Punishment park" de Peter Watkins.

B. La projection : entre images insaisissables et "sculpture".

    a. Visibilité / invisibilité.
    b. L'installation : plan fixe et montage.


C. La réception d'une "image temps" : l'expérience de la durée.
   

CONCLUSION











INTRODUCTION



    Melik Ohanian a présenté pour la première fois "Invisible film" à l'Institut d’Art Contemporain de Villeurbanne (du 20 janvier au 14 mai 2006) lors d'une exposition personnelle.
    "Invisible film" est une installation. Elle s'inscrit dans le contexte actuel de la migration du cinéma dans les salles d'expositions. Dans la salle un Vidéoprojecteur HDcam, son surround 5.1,  un moniteur avec sous-titre du film original ("Punishment  Park" de Peter Watkins). La durée de "Invisible film" correspond à celle de "Punishment  Park", 90mn.
Melik Ohanian filme, au couché du soleil, une projection 35mm d’une copie originale du film Punishment Park sur le lieu où le film a été tourné en 1971. Aucun écran ne vient accueillir les faisceaux lumineux de cette projection. L'image n'aboutit pas, elle est éclatée dans le désert de El Mirage en Californie. "Punishment Park" devient le film invisible.
   
La notion d’image « invisible », l’existence de réalités plurielles, le fonctionnement de la mémoire humaine et la relation entre temps et espace, entre individu et société sont des thèmes qu’Ohanian a fréquemment abordés. Il considère ses œuvres tout d’abord comme « instruments », comme des "récipients" qui peuvent recevoir différents « contenus ». Melik Ohanian met au point des stratégies tant dans son processus de recherche artistique que pour ce qui touche au contexte de présentation de ses oeuvres, il réfléchit à la place du spectateur...
"Invisible film" s'intéresse à un événement politique (le sujet même de  "Punishment Park"), mais aussi à l’histoire du cinéma qu'il revisite.


A. L' oeuvre comme récipient : un choix, "Punishment park" de Peter Watkins.

Melik Ohanian filme la projection de "Punishment Park" comme objet, comme « contenu » de "Invisible film", qui est ainsi un film enregistrement. Il choisi divers éléments de "Punishment Park" :

- Le choix de ce film est tout d'abord politique, Peter Watkins nous dresse le portrait d’un groupe de jeunes étudiants réfractaires qui ont été condamnés durant la guerre du Viet Nam. Le film de Watkins a été immédiatement censuré lors de sa sortie en 1971 par l’administration américaine et n’a pas été projeté aux Etats-Unis pendant 25 ans. Cette censure est  représentée dans "Invisible film" par l' invisibilité même des images constituant  "Punishment Park". Aucun écran ne vient les accueillir, elles se perdent dans l'infini du désert, seuls les faisceaux lumineux témoignent de leur existence.
Peter Watkins enregistre à la manière d’un pseudo-documentaire ce chemin de croix. Le scénario procède d’une uchronie. Il développe les conséquences possibles d’une déclaration d’état d’urgence par le président des États-Unis pendant la guerre du Viêt Nam qui n’a, dans la réalité, jamais été décrétée. Watkins interroge de manière troublante la question du genre documentaire et de la fiction. Melik Ohanian filme un événement cinématographique. Pour lui l'image est avant tout cadrage, donc sélection de la réalité. Il ne fait aucune distinction entre documentaire et fiction.

- Il choisi d'autres éléments tels que le décor ( désert, camps des prisonniers)qu'il filmera en plan fixe.
- La bande son, constituée de bribes de radio permettant de recontextualiser l'événement socio-politique. Elle nous indique constamment le temps qu'il reste aux prisonniers pour atteindre le drapeau, ainsi que la température extérieure. Nous percevons aussi des tires de carabines et  entendons les questions que posent le caméraman et les réponses des personnages.
- Le scénario est ramené à son origine par Melik Ohanian, en plus de son audition, il se présente sous forme de sous-titres dans l'installation (moniteur avec sous-titre du film original). Il participe au dispositif de mise en scène.
- Le choix d'un discours. Avant le générique de fin, un policier clos "Punishment Park" en ces termes : "ça arrivera toujours tant qu'on aura à faire à ce genre d'éléments (soit les personnes réfractaires à la guerre, mettant selon lui, en danger une nation )". Peter Watkins pointe du doigt que rien n'est fini, que les conflits sont éternels,  ce film à quelques chose à nous dire de notre présent.

    L'intérêt de Melik Ohanian pour ce film est donc à la fois politique et cinématographique, interrogeant le dispositif, les notions de visibilité / invisibilité, réalités plurielles, ...


B. La projection : entre images insaisissables et "sculpture".

Melik Ohanian crée une mise en abîme du dispositif de projection.
La projection est lumière, matière. Elle devient image si elle est réceptionnée par un écran, sinon la projection devient une "sculpture de temps".

    a. Visibilité / invisibilité.
 
    Melik Ohanian travaille la figure de disparition. La projection de "Punishment Park" échoue dans le paysage désertique, tandis que se noie "Invisible film" , "au soleil couchant". L'obscurité des salles de cinéma, conditionnant la visibilité  de l'image, s'introduit dans le film.  il s'agit aussi de la disparition de la fiction et de la réalité où a lieu la fiction. Filmé dans son dispositif même, "Punishment Park" devient invisible. Ohanian met en place un dispositif qui permet de voir autrement le film de Peter Watkins, où plutôt de ne pas le voir, mais de l'entendre, de le lire, de le sentir, de l'éprouver...

L'invisibilité de "Invisible film", et  donc de  "Punishment Park", fait écho à plusieurs événements. Tout d'abord politique, vis à vis de sa censure, mais aussi cinématographique : les Flux Films, le "Modulateur, espace, lumière" de Moholy Nagy de 1930, et surtout à "Zen for film"  de Nam June Paik réalisé au début des années 60. Il s'agit de la projection d'une amorce 16mm transparente et non développée. La durée est d'environ 30 minutes. A chaque projection de  "Zen for film" , des rayures venaient s'inscrire sur la pellicule de manière aléatoire, nées de l'opération même de la projection. Nam June Paik réduit ici le cinéma à son élément le plus strictement essentiel. La projection dépourvue d' images et de son devient un modèle minimaliste. La projection est lumière, matière. Melik Ohanian dit  :
" puisque je montre sur un écran une image qui montre une image qui n'a pas d'écran, c'est finalement l'image elle même qui devient son propre support, son écran". 

Si l'image devient son propre support, elle est matière, elle est ramenée à la matérialité des faisceaux lumineux émanant de la projection. La projection et l'image sont ramenées à leur matérialité. Cela fait écho à ce que dit Nicole Brenez concernant "Line describing a cone" (1973) de Antony McCall  : 
"Le héros formel du dispositif est le faisceau lumineux".
La mise à jour de la projection fait disparaître l'image au profit de son essence. L'installation de Antony McCall  est un "film-solide-lumière", l'écran disparaît au profit du lieu, les faisceaux lumineux de la projection deviennent sculpture, matérialisés par la présence de fumigène. 
 L'image visible, ou la projection visible, révèle l'absence d'une autre image. Les trois oeuvres de ces trois artistes traitent des éléments du film et de la technique cinématographique. Elles sont poétiques et  méditatives.

    La projection devient image seulement s' il y a écran. Sinon celle-ci reste lumière/matière. "Punishment Park" est présent, mais ramené à ses circonstances de réalisation originelle, ses résonances actuelles et à sa réalité matérielle.


    b.L'installation : plan fixe et montage.

    L'image de cinéma est l'héritière de la "fenêtre ouverte sur le monde", terme introduit par Alberti afin de définir le tableau (Renaissance it.). Les codes de montage s'appuient eux même sur la notion de "transparence". Certes "Invisible film " est un plan fixe, mais le montage est d'autant plus présent. Melik Ohanian prend pour sujet la projection de l'image dans ses caractéristiques matérielles et  crée un dispositif qui découd "Punishment Park" pour en révéler ses différentes pièces, moniteur avec sous-titres qui révisent le scénario, bande son qui est délaissée par l'image ...
Le vidéoprojecteur fait parti du dispositif, de l'installation, il est rendu visible, indissociable des autres éléments qui composent le travail. Le montage ne se situe pas dans le passage d'un plan à un autre. Il est biensûr dans le plan fixe, dans la prise,  mais au-delà il est le dispositif. L'image n'est qu'une partie d'un ensemble. "Invisible film" est une installation filmique qui permet le dialogue, l'interaction entre divers éléments. Melik Ohanian nous présente les matériaux physiques de la projection (du videoprojecteur à l'image en passant par les faisceaux lumineux). Le vidéoprojecteur devient sculpture qui lui même sculpte le temps et l'image.  A propos des vidéos de Bill viola,  Raymond Bellour parle de "sculpture du temps", ce terme peut être appliqué à "Invisible film". Cette expression permet  d'intégrer le temps comme  une "4ème dimension". Il est considéré comme matière plastique modulable. L'objet temporel est la projection, ce qui en résulte trouve son accomplissement dans une superposition temporelle, que le spectateur perçoit et expérimente.

   

    En s'exposant dans l'espace et aux autres formes d'art, le cinéma s'est élargie. Dés les années 90, les images en mouvement migrent dans les lieux d'expositions. Ce phénomène implique un "montage", une mise en scène d'un espace incluant le spectateur. Cela a des conséquences importantes sur la réception de l'oeuvre. Le cinéma expérimental cherche à déplacer les règles du jeu et à dévoiler les illusions : perception du dispositif mis à nu et retourné, mobilité du spectateur, ...
 




C. La réception d'une "image-temps" : l'expérience de la durée.
   
    Le spectateur est inclus dans le dispositif de projection. "Dans le dispositif cinématographique il y a séparation marquée par une distance physique entre le film pellicule (supportant les images photographique fixes, installées dans le projecteur) et le film tel qu'il apparaît projeté sur l'écran, qui résulte de la combinaison lumière/mouvement. " Françoise Parfait.
C'est dans cet espace de séparation et de distance que se situe le spectateur et que se constitue la notion filmique de Thierry Kuntzel. Espace ouvert, traversé par les faisceaux de lumière, lieu de l'impossible visibilité.

Le cinéma expérimental a souvent privilégié le temps réel, le temps concret de la perception, que le cinéma dit classique, voir "narratif", a tendance à morceler, découper, supprimer... L’œuvre de Melik Ohanian est une recherche sur la relation temps-espace dans le cinéma. Il utilise une figure paradoxale du cinéma, soit du mouvement : l'image immobile. Il filme en temps réel et en un plan fixe la projection 35 mm de "Punishment Park" (90 min) qui semble cristallisé dans le temps. Ohanian superpose, dilate, désynchronise. Trois temporalités sont superposées : celle de "Punishment Park"  (projection 35mm bande son et sous-titres), celle de "Invisible film"  ( filmé en temps réel) et celle de l'observation du spectateur.

Pour "Punishment Park", comme pour "Invisible film", l'espace désertique est l'inscription d'une durée, il est aussi le point de vue de l'auteur, le point de vue technique. Il définit les personnages (acteurs, spectateurs), il agit sur eux, les transforme, les épuise (physiquement, mentalement). Le spectateur n'est plus fasciné par l'image-mouvement mais déconcerté, ennuyé par la durée de l'image-temps. Le spectateur est mis à l'épreuve. De par le dispositif mis en place il devient déambulateur, lecteur, auditeur.

    Melik Ohanian  nous présente une image-temps. "Invisible Film" s' inscrit dans un dispositif de mise en scène, qui permet d'inclure le spectateur. Il est ainsi confronté à l'image fixe, immobile, dont la seule mobilité éventuelle serait celle de l'image matière/lumière grignotée par "la tombée de la nuit" (moment où est  tourné "Invisible Film" ) tel un ralenti éternel. Le film tend donc à sombrer dans l'invisibilité, sans même que le spectateur s'en aperçoive. Il fait l'expérience de la durée, il est dans l'errance.
Melik Ohanian renverse les rôles, habituellement le cinéma est mobilité, le spectateur est immobile. En proposant un plan fixe d'une durée extrême l'auteur provoque la mobilité du spectateur. Le dispositif mis en place participe à l'inclusion du spectateur, devenue personnage.



CONCLUSION

    Melik Ohanian retourne le dispositif de projection. Il revient à la réalité de la réalisation du film en superposant l'étape de sa conception à celle de sa "monstration". Tout le cinéma, en tant que spectacle, est bouleversé au profit d'une implication physique et conceptuelle du spectateur qui désormais participe activement à l'existence de l'oeuvre.
    L'espace de la projection se redéfinit comme un espace tactile. L'installation cinématographique  est une sculpture du temps, d'autant plus que l'appareil de projection est exposé et non plus dissimulé dans une cabine. Elle apporte ainsi une autre dimension à l'ensemble du dispositif, et permet l'introduction du spectateur. Celui-ci, face à la représentation d'une image invisible, assiste à la lente disparition de l'image, jusqu'à ce que l'écran se vide d'image (la nuit arrive) pour imposer sa propre matérialité.
    Le dispositif matérialise, un processus de représentation et de remémoration, mais aussi une structure de pensée. Il perturbe la représentation que le spectateur se fait habituellement. La projection libère l'image, Melik Ohanian réalise un peu le rêve de Moholy Nagy (l'image nomade) : "je rêvais d'appareils qui permettraient de projeter des visions lumineuses dans les airs (...) qu'un seul mouvement de commutateur aurait transformé en lumière radieuse".




Synopsis de "Punishment Park"  de Peter Watkins (1971)

    La guerre du Viet Nam s’enlise. Face à la contestation accrue du mouvement pacifiste, le président Richard Nixon décrète l’état d’urgence. Militants des droits civiques, féministes, objecteurs de conscience, communistes, anarchistes sont arrêtés et conduits devant un tribunal exceptionnel populaire. Au terme d’une procédure accusatoire sommaire, ils sont condamnés à de lourdes peines pour atteinte à la sûreté de l’État. Cependant, ils ont le choix d'échanger leur peine contre un séjour à Punishment Park, un parc d'entraînement pour les policiers anti-émeutes et les militaires américains. Là, ils devront traverser le désert en trois jours, sans eau ni nourriture, sur 85 km pour atteindre un drapeau américain, poursuivis par un escadron de policiers armés jusqu’aux dents.
Une équipe européenne de documentaristes suit deux groupes de militants, l’un, durant le procès, l’autre, purgeant sa peine à Punishment Park.
Dernière mise à jour de cette page le 31/01/2008

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